Retour à début juillet…

Les vacances approchent, et nous commençons sérieusement à penser à nos départs respectifs. Chacun s'est organisé en fonction de son équipage, Franck partira le samedi 9 juillet pour Madagascar, afin de confronter son catamaran à la houle du large. Quant à moi, je dois attendre Sandrine, le départ ne pourra pas se faire avant le 15. En attendant, nous carénons la Mangue Bleue, nettoyage de la coque pour certains, peinture des vieilles réparations pour moi, afin que le CP ne s'abîme pas.

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3 jours après je vois donc la Mangue Bleue partir, alors qu'il me reste encore pas mal de choses à boucler sur IRMA pour bien préparer mon départ. Oui, ce ne sont que des petites choses, mais j'aime que mon bateau soit bien fignolé, histoire qu'après un bon coup de gîte, il n'y ait pas tout qui traîne en vrac au milieu du bateau.´

Le lundi 11 juillet, alors que je suis en train de travailler à tout ça, j'apprends par message téléphonique une bien triste nouvelle : La Mangue Bleue a fait naufrage au large, deux des quatre occupants se sont rapprochés de Mayotte sur une toute petite annexe pour envoyer ce message. Il faut maintenant déclencher les secours… Je fonce donc à la capitainerie, pour faire au plus vite. Dans l'heure, nous apprenons que les deux naufragés qui avaient courageusement quitté le bateau ont été récupérés par des pêcheurs, il reste maintenant à retrouver Franck et Nicolas, qui dérivent au gré du courant sur une des coques, heureusement insubmersible.

La mort dans l'âme, rongés par l'inquiétude et l'attente, les heures s'égrenent, avant de laisser place à des jours entiers sans nouvelles, puis des avions qui ne cherchent plus, avant que les navires déroutés sur zone ne reprennent également le cours de leur navigation.

À ces nouvelles, quelques voiliers du club décident, selon la disponibilité de leurs équipages de partir couvrir certaines zones situées dans le lit du courant. Mon départ, prévu pour le 15, est différé : mon copain est perdu en mer, difficile de partir dans des conditions pareilles… De plus, nous sommes maintenant rentrés dans une phase bien plus active, et j'ai l'impression d'être utile ici.

À Mayotte, l'inquiétude monte, les équipiers prêts à partir pour Madagascar se font de plus en plus rares, seule Sandrine n'a qu'une hâte : prendre la mer !

Il est donc décidé que nous partirons le 19, pour, nous aussi participer aux recherches, en nous déroutant au sud du Geyser. Sophie se joint à nous, pour renforcer l'effort de veille.

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Mardi matin, donc, enfin déchargés d'une partie de la pression que ces événements tragiques apportait, nous partons enfin dans un vent soutenu, direction la passe Nord.

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Les derniers jalons sont rapidement laissés sur l'arrière, et nous faisons enfin connaissance avec la houle du large, assez conciliante pour le moment, même si elle n'aide pas vraiment à garder le cap pour rejoindre le premier point de passage que nous nous sommes imposé.

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Notre regard est en permanence tourné vers l'horizon, quelle joie se serait de retrouver nos compagnons, nos amis, nos frères… Francky, Nicolas, youhoooooou…

La nuit tombe, les filles sont ravies d'être là, d'être enfin parties, et je leur annonce comment les quarts vont se dérouler : deux personnes en permanence sur le pont, un coup de trompette et un signal lumineux effectué à 360 degrés tous les quarts d'heure, et une vigilance accrue après ces signaux, en attente d'une réponse lumineuse. Comme nous ne sommes que trois, ça fait quatre heures de quart éveillés pour seulement deux heures de sommeil : C'est peu, très peu, et il va falloir gérer ça sur trois nuits, ça ne va pas être une partie de plaisir. De plus, pour que les coups de trompette ne réveillent pas la personne qui dort, nous laisserons la musique le plus fort possible dans le carré, le dormant sera ainsi plongé en permanence dans du bruit, la trompette le dérangera donc moins. En gros, ça va être sport de dormir, il ne faut pas se le cacher…

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Les filles écoutent avec attention, et valident chaque point. Nous attaquons donc la kyrielle d'heures de veille, chacun fait le boulot, chacun monte quand il faut y aller, ça bosse, et comme il faut : Francky, Nicolas, youhouuuu…

Le petit matin arrive, toujours rien sur l'horizon…

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Vers midi, nous sommes tous réunis dans le cockpit, l'ambiance est excellente, nous nous organisons pour les siestes de l'après-midi, chacun est déjà, après la première nuit, dans une démarche très active, comme c'est rarement le cas sur les voiliers, surtout avec une mer agitée comme nous l'avons eu toute la journée et toute la nuit !

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La bonne humeur des autres est un vrai remède à la mélancolie de chacun, et nous arrivons à passer au-delà des émotions qui nous accablent depuis plus d'une semaine. Un véritable esprit d'équipe et une entraide sont maintenant là : le sourire de Sophie, quand je la réveille à quatre heures du matin pour prendre son quart, alors qu'elle bondit depuis deux heures sur son lit à chaque coup de houle, c'est une vague d'adrénaline qui rejoint mon cerveau et me redonne courage dans notre démarche hasardeuse : nous cherchons une aiguille dans une botte de foin.

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Un cargo croise notre sillage. Va-t-il récupérer nos copains ?! Francky, Nicolas, youhouuuu ?!

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P7204225Et Sophie se met devant les casseroles pour nous faire des crêpes ! C'est chouette, ça !!

 

 

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La deuxième nuit arrive. Nous pensons en permanence à nos amis, sur leur coque : comment s'est organisée la survie, peuvent-ils se mettre à l'abri, tant de questions dont nous aimerions la réponse…

Au petit matin, toujours rien. Bon Dieu, mais où sont-ils… Franck, Nicolas, youhouuuu…

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P7094166Le troisième jour est bien plus mou, et il nous faut sortir le spi pour essayer d'avancer un petit peu… Nous testons également la perche IOR que j'avais fignolée avant de partir : un tube IRO d'électricien comme tige centrale, une roue d'annexe comme flotteur, et un drapeau orange pour être bien visible au loin. À l'autre extrémité, dans le tube IRO, j'ai glissé un tube en aluminium dans lequel j'avais coulé du plomb.

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En cas d'homme à la mer, les consignes sont claires : crier pour alerter le reste de l'équipage, jeter la perche, puis lofer pour stopper le bateau. Mais pour éviter d'en arriver là, j'ai fabriqué une petite ceinture à l'arrière du bateau, emplacement qui sert aussi de WC. Chacun à l'obligation de prévenir qu'il va «déneiger l'entrée», et l'utilisation de cette pelle à neige est obligatoire, même pour le skipper, qui se serait bien passé de tout ça…

J'ajoute que quand je ne suis pas en haute-mer, cette perche IOR sert de bouée pour repérer mon corps-mort, plus besoin de gaffe pour la choper, et elle ne peut pas aller se planquer contre la coque, puisque la perche et le drapeau trahissent tout de suite sa présence. Il n'y a plus qu'à tirer dessus un bon coup, pour récupérer ensuite les aussières de mouillage.

Les journées passent, magnifiques. Nous admirons la mer, nous scrutons l'horizon à la recherche de Franck et Nico : Francky, Nicolas, youhouuuu…

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Chaque soir, la nuit tombe. Pour moi, c'est toujours un apaisement. Je me demande si c'est pareil pour eux, là-bas, sur leur coque. Encore une question que j'aurai à leur poser…

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Le troisième jour, au matin, nous arrivons sur les Mitsio, magnifique archipel situé au Nord de Nosy Bé. C'est un site réputé pour des vents très forts, et en effet, juste avant le lever du soleil, nous entrons dans les 20 nœuds de vent, ce qui nous permet d'accélérer, puisque la deuxième partie de l'après-midi nous avait surtout appris que le courant était très Nord, et nous baladait allègrement, spi ou pas spi…

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Chacun reprend ses activités, voilà bien longtemps que la vie à bord est agréable pour chacun.

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Mon équipage est merveilleux, c'est un plaisir de le manager.

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Nous nous rapprochons au plus près des cotes, et Nosy Komba est enfin devant l'étrave.

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Quand la nuit tombe, nous remontons le vent dans le goulet entre cette île et la réserve de Lokobé, mais un courant assez fort et la faiblesse du vent nous oblige à mouiller à à peine un kilomètre du port d'Hellville… C'est rageant, mais la mer est ainsi faite, et comme elle nous a offert un poisson à peine deux heures plus tôt, nous nous régalons de patates à l'eau et de poisson grillé. L'émotion est à son comble à bord : nous venons d'apprendre que Francky et Nicolas, après 11 jours de dérive, viennent d'être retrouvés à 15 milles des côtes de Nosy Bé, et sont maintenant à terre depuis 24 heures. Les yeux de chacun s'humidifient, c'est un tel soulagement de savoir que nos amis si chers sont enfin en sécurité !!

Après notre repas, le vent étant un peu plus fort, pendant que Sandrine va se coucher, Sophie et moi relevons le mouillage provisoire pour rejoindre le port.

Au petit matin, nous nous familiarisons avec la vie du port, toujours riche de rebondissements, comme ce cargo, qui décide de se mettre à couple de So Long : pas de bol, Kalou, que du Coca sur ce transporteur !!

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Nous descendons à terre pour faire les papiers, et Francky et Nicolas nous tombent dans les bras, c'est tellement fort de les revoir, de pouvoir les serrer contre nous !! Ils sont bavards comme des pies, et nous racontent leur aventure, nous remercient pour tous les efforts variés que nous avons essayés de mettre en place pour les retrouver, et nous leur expliquons au mieux comment les choses se sont déroulées de notre côté. À midi, nous nous retrouvons pour un repas, et les détails continuent de nous être expliqués, nos amis vont bien, sont bien, parlent déjà de ce qu'ils veulent faire après, c'est tellement fort !!

Ils nous expliquent les 126 boulons qui se sont tous desserrés, malgré la Loctite et leur efforts pour les resserrer, et tous les autres détails du naufrage, de l'organisation de leur survie, etc.